L’Histoire du soldat : un petit « Faust »
Un des chefs-d’œuvre les plus secrets de Stravinsky
Aux deuils successifs qui l’éprouvent moralement, la guerre et les événements de Russie ajoutent le souci d’une situation matérielle aggravée, l’arrêt des ressources qui lui parvenaient encore de son pays. Stravinsky, réfugié en Suisse avec son épouse à la santé précaire et quatre enfants, se trouve dans le besoin. Il tente de réagir, en compagnie de ses amis Ramuz et Ansermet auxquels s’est joint le décorateur suisse Auberjonois, et imagine de créer avec eux un spectacle « de poche », suffisamment léger pour être ambulant, qui serait exploité « jusque dans les petites localités ». Toutefois, même une entreprise ainsi conçue nécessitait une mise de fonds ; après de nombreux refus « pas toujours polis mais toujours catégoriques », dit le musicien, ils trouvèrent auprès de Werner Reinhart, de Winterthur, l’aide nécessaire.
Pour le sujet de cette nouvelle œuvre, le compositeur a recours une fois de plus au recueil d’Afanassiev. Il avait songé, dès le printemps 1917, au cycle de récits qui a trait à la période de recrutement forcé pour la guerre turco-russe sous Nicolas 1er, et aux chants dits « Rekroutskia », plein de lamentations des femmes auxquelles on enlevait de force leur fils ou leurs fiancés. De cet épisode historique rien n’est passé directement dans l’Histoire du soldat qui est, en fait, un petit « Faust » - sinon le personnage principal, un soldat en congé. Deux histoires d’Afanassiev ont été évoquées par Stravinsky dans ses souvenirs : celle où le Soldat trompe le Diable, d’abord en l’enivrant de vodka, puis en lui donnant à manger comme « caviar »du plomb de chasse, et celle d’un déserteur qui a un violon - son âme - que le Diable lui ravit par maints artifices et duperies. Ces matériaux, communiqués à Ramuz, enflamment l’imagination du Vaudois, et bientôt un « livret »prend forme ; les deux auteurs (Stravinsky, à son habitude, se considère d’autorité comme co-auteur) s’accorde pour gommer le caractère russe du matériau originel, afin de donner à leur histoire une portée universelle et de rejoindre par là l’immémoriale légende faustienne. Georges et Ludmilla Pitoëff, qui résident alors à Genève, donnent leurs conseils pour l’élaboration du découpage scénique et se chargent, lors de la création, des rôles dansés du Diable et de la Princesse.
L’Histoire du soldat, en dépit de son apparente simplicité, est l’un des chefs-d’œuvre les plus secrets de Stravinsky. Rien n’y est « frappant » ; il n’y a là ni éléments « folkloriques » russes, ni riches effectifs instrumentaux, ni innovations spectaculaires, mais un inventaire musical et une demande scénique (du reste facultative) réduits au minimum. Le Soldat est pure musique, travail sur les rapports, les proportions et leurs variations, dans le dédain de tout effet, de tout geste. Le matériau est simple, pour ne pas dire banal, mais « structuré » au second degré : il a subi ces torsions parfois imperceptibles qui lui confèrent une fraîcheur absolue. Archétype du fabliau, l’Histoire du soldat l’est pleinement : mais au-delà, elle est comme l’archétype de la musique même. Toutes ces structures, toutes ces mélodies et jusqu’à la plus triviale en apparence - en fait la plus incroyablement raffinée (celle du cornet à pistons dans la Marche royale par exemple), représentent la musique, son tracé originel, son signe, son idéogramme.
André Boucourechliev, Stravinsky. Ed. Fayard, 1982.