Jeu d’ombres, lanterne magique, cinéma, toutes techniques et expressions artistiques très proches les unes des autres. Dès 1919, l’allemande Lotte Reiniger (1899-1981), pionnière du film d’animation, réussissait à faire la liaison entre le jeu d’ombres et le cinéma. Sa technique de silhouettes découpées et articulées en de nombreux points, éclairées par en dessous et photographiées par au-dessus, est tout à fait particulière. Lotte Reiniger l’a sans cesse améliorée, y travaillant sans relâche, avec un sens du mouvement remarquable. Après une dizaine de courts métrages à succès, tous basés sur le principe du "film d’ombres", Lotte Reiniger conçut et réalisa dans son atelier de Potsdam, entre 1923 et 1926, le premier long métrage et le seul à ce jour, totalement composé de silhouettes animées : Die Abenteuer des Prinzen Achmed, avec l’aide de son mari Carl Koch et de deux grands cinéastes allemands : Walther Ruthmann et Bertold Bartosch. Un mètre de pellicule comportait 52 images et chacune d’elles exigeait parfois un jour entier de travail pour les plans les plus complexes à animer et à éclairer ; d ’où les trois années nécessaires pour mener à bien un film de 1800 mètres (62 minutes). Le film eut un succès immédiat et fait partie des plus belles productions de l’âge d’or du cinéma allemand.
"Lotte Reiniger procédait de la manière suivante. Sur un trou découpé à la scie dans la table de truquage (la "truca") elle pose un sous-verre recouvert d’un papier transparent. Sur ce papier est posée l’ombre mobile. Sous la plaque de verre on allume une lampe alors qu’une caméra est installée au-dessus. On fait une prise de vue de l’ombre, puis celle-ci est légèrement déplacée, et une nouvelle prise de vue est effectuée dans cette position. En procédant ainsi, et en filmant toutes les positions successives, on arrive à suggérer le mouvement de l’ombre. Il s’agit du même principe de l’animation que l’on utilise dans la réalisation des dessins animés tournés avec des poupées.
L’avantage que présente un film d’ombres animées est que les marionnettes sont posées à plat sur la table de truquage ; ainsi leurs possibilités de mouvements sont considérablement accrues. Lotte Reiniger fabriquait des figures comportant de nombreuses petites parties séparées et qui, de ce fait, pouvaient exécuter des mouvements d’une fluidité magnifique. Elle arrivait à obtenir de véritables métamorphoses : en rajoutant à chaque prise de vue une autre petite partie à la marionnette, celle-ci finissait par devenir totalement différente. Elle fabriquait des décors en carton noir et les arrières-plans étaient constitués de plusieurs couches de papier légèrement transparent. En retirant progressivement l’arrière-plan de derrière les ombres, on créait l’impression qu’elles avançaient. Lotte Reiniger utilisait la technique de la prise de vue en gros plan, de sorte que le personnage remplit l’image toute entière ; ou au contraire, celle de la prise de vue éloignée, de sorte que l’on obtient une image d’ensemble. Il est à peine imaginable de penser que Lotte Reiniger ait déjà su utiliser, dès les balbutiements du cinéma, tant de possibilités offertes par la technique cinématographique. Ses films d’ombres sont devenus de véritables oeuvres d’art, jamais égalées."
(Extrait de Ombres et Silhouettes, par H. Paerl, J. Botermans, P. Van Delft - Ed. du Chêne - Hachette)