Moi Fifi, perdu dans la forêt


La forêt dans les contes traditionnels et dans les albums d’aujourd’hui

par Michel Defourny

Dans l’univers des contes, la forêt apparaît souvent comme le lieu initiatique par excellence. Le conte relaie ici le mythe et le rite. Espace ténébreux où règnent les animaux dangereux, associé à la mort et aux puissances malfaisantes, la forêt, sa sauvagerie, ses mystères s’opposent à l’espace rassurant et convivial du village dont l’organisation est réglée par le droit coutumier. Se perdre dans la forêt est presque synonyme de disparition. Y être abandonné, c’est être condamné à mourir ; si l’on n’y meurt de faim, on devient vite la proie des bêtes féroces.

Dans de nombreux contes traditionnels, des parents peu responsables poussés par la famine ou par la jalousie condamnent leurs enfants à la mort dans la forêt. Mais ceux-ci résistent, faisant preuve d’un étonnant courage. Au lieu de sombrer dans le désespoir, malgré la faim, la soif, la peur, l’obscurité, le froid, ils tentent de survivre. Et dans leur quête de salut, ils découvrent une maison habitée le plus souvent par des êtres inquiétants : ogre, sorcière, nains, ours. Il leur faut alors venir à bout des forces hostiles. Le petit Poucet ruse avec l’ogre, Gretel pousse la sorcière dans son propre four... Les enfants perdus ou abandonnés triomphent ainsi de l’épreuve. De petits qu’ils étaient, ils sont devenus grands. Des auteurs-illustrateurs contemporains ont repris le thème de la forêt et de ses secrets, celui des êtres étranges ou maléfiques qu’elle abrite, celui de la maison d’initiation... et, bien sûr, celui des enfants perdus ou abandonnés. ]e pense par exemple à Chris Van Allsburg qui, dans Le Jardin d’Abdul Gasazi, nous entraîne, à la suite d’Alain, dans une forêt au milieu de laquelle se dresse majestueusement la demeure d’un magicien en retraite. Abdul Gasazi dévoile au jeune garçon le mystère de la métamorphose des chiens en canards. Alain de retour chez les siens s’interroge sur sa mésaventure : qu’y a-t-il de vrai dans ce qu’il vient de vivre ?

Grégoire Solotareff semble lui aussi fasciné par le thème de la forêt. Les premiers titres qu’il publie à l’école des loisirs en 1986 et 1987 mettent en scène un ogre qui vit dans une immense maison en plein milieu de la forêt. Dans Mitch, publié en 1989, le petit ours en peluche de Barnabé, en coupant à travers bois, fait une rencontre avec un méchant lutin aux yeux bleus. Celui-ci retient prisonniers les jouets qu’il suspend à un grand arbre. Mais Mitch échappe à l’horrible lutin au chapeau rouge pointu. Courant à toutes pattes, il réussit à se sauver et rejoint les bras de son ami Barnabé. Enfin dans Moi, Fifi, paru en 1992, un petit garçon de six ans et demi est abandonné par ses parents en guise de punition. Malgré le chagrin et l’inquiétude liés à la séparation, il se transforme en un Robinson qui organise sa survie, nouant d’extraordinaires relations avec les "animaux initiateurs" qui l’accueillent. Dans la forêt, en sept jours, c’est à la vraie vie que Fifi a été initié. Il a découvert l’amitié et ses exigences, le respect des autres à travers l’expression de leurs goûts si différents, la mort (celle d’un oiseau qu’il s’agit d’enterrer), l’inquiétude face à un inconnu qui ne fait que passer ; il a connu le trouble provoqué par des sentiments incertains qui ressemblent à l’amour... Au terme de ses épreuves, Fifi, qui a tout noté dans son cahier, a pris une grave décision qui l’engage pour son avenir d’adulte : "Comme métier, je serai raconteur d’histoires vraies, je raconterai des histoires vraies aux gens, comme celle qui m’est arrivée ces jours-ci, mais des histoires moins pénibles, je l’espère. "Une vocation est née dans la forêt, celle d’un écrivain".


Theâtre du Tilleul / 

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