Histoires d’enfants perdus dans la forêt
par Carine Ermans
Le journal de bord d’un Robinson de la foret.
Moi, Fifi se présente comme le journal de bord tenu par un enfant dans la forêt pendant sept jours et six nuits.
Celui-ci est écrit à la première personne sur le ton de la confidence intime. La langue utilisée par Solotareff est presque orale. Le "je" qui raconte et mène le récit dans le livre est évidemment devenu le "je", héros dans notre spectacle. "J’ai six ans et demi, mon nom est Fifi, ou plutôt Jean, mais mon vrai nom, celui qu’on me donnait avant, c’est Fifi, et je suis seul, au milieu d’une grande forêt, avec mon cahier. "Avant", c’est avant qu’on m’abandonne..."
Tel un Robinson de la forêt, Fifi organise sa survie : il doit faire des provisions, se trouver un abri. Les références à Robinson Crusoë, à l’Ile Mystérieuse s’imposent évidemment... puis lorsque Fifi rencontre des animaux habitant la forêt et se dispute avec eux, on pense au Petit Nicolas et ses copains, ou au Thé chez les fous, dans Alice au pays des merveilles. Fifi connaît la peur, la solitude : il doit affronter la mort de l’oiseau, faire face à l’ours et au chat sauvage. Ce parcours initiatique, Fifi le consigne avec soin dans son cahier, ainsi que l’ont fait les jumeaux d’Agota Kristof dans Le grand cahier. Le cahier est bien sûr symboliquement et matériellement au centre du spectacle. Il ne quitte pas Fifi qui y écrit souvent, qui se lit et le relit, y établit des listes, des nomenclatures... et dort dessus. C’est dans l’intention de rendre présent ce cahier que nous avons recours à la vidéo au début de la représentation.
Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît car tu pourrais ne pas te perdre.
Moi, Fifi ne m’est apparu qu’au bout d’un long chemin dans la forêt des contes. J’avais en tête, au départ, Le petit Poucet de Charles Perrault, le conte qui m’a le plus profondément marquée lorsque j’étais enfant. J’avais été séduite par l’analyse qu’en avait faite Bruno Bettelheim, j’avais aimé les considérations de Marc Soriano à son propos.
J’ai erré parmi les différents contes d’enfants abandonnés dans la forêt répertoriés par Paul Delarue, dans Le conte populaire français. J’ai été tiraillée entre les frères Grimm et Charles Perrault : Hansel et Gretel, Le petit Poucet et Frérot, Soeurette. Blondine m’a retenue quelque temps dans la forêt des Lilas. Je dévorais Les racines historiques du conte merveilleux de Vladimir Propp, lorsque, tout à coup, au détour d’un chemin, je suis tombée sur Moi, Fifi. Et j’ai eu la certitude immédiate que c’était ce livre-là, celui-là et pas un autre, que je cherchais depuis toujours. Car Moi, Fifi est un petit Poucet moderne, écrit du point de vue de l’enfant. Tout y est et rien ne se passe. Fifi est-il réellement perdu ou écrit-il tranquillement chez lui ? La forêt, telle que nous la représentons dans le spectacle, enchevêtrement de toiles immenses, renvoie à un grand lit, lieu de toutes les rêveries éveillées.
Jouer à recréer un monde enfoui : celui de sa propre enfance.
Dans le ton grave et enjoué de Solotareff, on sent une formidable empathie envers l’enfant qu’il a été ; il a gardé une porte ouverte sur l’enfance. Lors de l’élaboration du spectacle, notamment pour le travail du jeu de comédien, nous avons largement puisé dans nos propres souvenirs et nos émotions d’enfants, afin de nous en nourrir. Nous nous sommes rappelé le jeu du "faire semblant" ou du "on disait que". Fifi joue : je suis abandonné dans la forêt, je dresse une liste de ce que je trouve à manger. Il joue encore : je rencontre des animaux, le renard est mon ami, je suis amoureux d’une souris blonde. Et encore : j’enterre un oiseau mort, j’ai très peur du chat sauvage, mais ouf, il est parti. Quand soudainement Fifi met fin au jeu : oh, quel¬qu’un vient me chercher, je dois rentrer à la maison. Avec le personnage de Fifi, avec Grégoire Solotareff, nous avons joué à recréer un monde enfoui, celui de nos enfances.
Carine Ermans