Concours d’écriture de contes

"Grégoire Solotareff et le théâtre"


A l’occasion de la reprise du spectacle contes d’automne au Théâtre Les Tanneurs et de la création radiophonique, le journal Le Tanneur(s) a interviewé Grégoire Solotareff sur son rapport au théâtre et à l’expression orale.
Grégoire Solotareff a aujourd’hui publié près d’une centaine de livres pour la jeunesse. Il est l’un des auteurs-illustrateurs majeurs de l’édition jeunesse en Europe. Mais que pense-t-il du théâtre ? Et quel regard porte-t-il sur le travail du Théâtre du Tilleul ?

Avez-vous des souvenirs de théâtre lorsque vous étiez enfant ? Le théâtre fait-il partie de votre univers, de votre culture ?
Les plus lointains souvenirs de spectacle sur scène que j’ai ne sont pas des souvenirs de théâtre mais un souvenir assez brumeux et féerique d’un cirque chinois qui aurait eu lieu, selon les réponses de ma mère à ma question, à Alexandrie. Ce qui fait remonter cette histoire à une date où je n’avais pas plus de trois ans. Ce devait être donc en 1956. C’est un souvenir important pour moi, très émotionnel, je me souviens avoir eu à la fois un grand plaisir et une très grande peur. Le premier souvenir de théâtre proprement dit est celui d’une pièce de Molière à la comédie française. Je devais avoir huit ou neuf ans. J’ai beaucoup aimé le théâtre quand j’étais petit, mais j’en ai davantage lu qu’assisté à des représentations car nous n’habitions pas une grande ville et se rendre à Paris le soir était assez compliqué pour mes parents. Quant aux spectacles pour enfants, je ne sais s’il y en avait beaucoup à cette époque mais nous n’y allions pas du tout et j’en ignorais totalement l’existence.

Vous êtes auteur-conteur-illustrateur, votre démarche n’est-elle pas proche du travail théâtral ? Vous avez écrit des contes... En les écrivant, avez-vous songé à la lecture à voix haute ? De façon plus générale, votre écriture tient-elle compte d’un éventuel passage à l’expression orale ?
Aujourd’hui je crois, curieusement, que mon travail d’auteur pour enfants se rapproche très fort de la scène dans la mesure où je raconte une histoire qui se déroule, on peut dire, entre des personnages qui évoluent dans un décor. Je ne parle pas du cinéma d’animation qui m’occupe en ce moment. J’ai souvent l’impression lorsque je travaille à ma table que mon papier blanc, je veux dire celui sur lequel je dessine et non celui sur lequel j’écris, est une scène et donc, dans une certaine mesure, que le livre est une scène. D’autre part, ayant eu des difficultés à lire lorsque j’étais petit (mon souvenir du manuel de lecture "la lecture en riant" est inénarrable), j’ai gardé une lecture assez lente et elle est restée pour moi une musique. Il m’arrive souvent d"’entendre" ce que je lis. Je suis donc assez sensible à la musique de ce que j’écris. J’ai mon "gueuloir" intérieur.

Votre travail s’ouvre aujourd’hui sur le cinéma d’animation. N’avez-vous jamais pensé écrire pour le théâtre ou mettre en scène vos histoires ?
Mon travail qui s’oriente vers le cinéma d’animation et peut-être le cinéma réel dans un deuxième temps ne laisse pas de côté le théâtre. J’ai depuis longtemps des projets à ce sujet dont un en particulier qui me suit depuis de nombreuses années. Comme il est toujours dans les parages, il n’est pas impossible que je m’y penche sérieusement un jour prochain. Quant à mettre en scène mes histoires, je n’en ai eu envie que pour mes contes. Mais comme ce n’est pas mon métier, j’en ai parlé à Carine Ermans dont le spectacle Moi, Fifi m’avait emballé, très tôt après la publication des textes.

Le Théâtre du Tilleul a monté deux spectacles sur base de vos textes, quel regard portez-vous sur ces deux expériences théâtrales ? Vous dites : "Je cherche des couleurs et des sensations perdues mais très proches : celles de l’enfance avant la mémoire et le récit". Le travail du Théâtre du Tilleul est-il proche de cette idée ?
Je ne considère pas ces deux expériences théâtrales comme des expériences personnelles, ce sont deux spectacles que j’ai appréciés en tant que spectateur même si les textes sont de moi. C’est un peu comme si on avait mis un tableau de moi dans une belle maison, ni plus ni moins. Je n’en suis pas pour autant l’architecte. Une vraie expérience théâtrale pour moi serait de mettre en scène ou même de faire le décor d’une pièce ou d’un opéra, bien plus que d’en donner le texte. Quant aux deux spectacles du Théâtre du Tilleul dont il est question, je ne les considère pas comme un tout. Pour moi il sont très distincts, très différents, malgré tous leurs éléments en commun. Lorsque je parlais de sensations de l’enfance "d’avant la mémoire", je voulais dire sans doute - mais je ne me souviens pas du contexte - que mon désir est toujours d’éprouver et donc de provoquer dans la mesure du possible, et si j’y suis arrivé c’est très rarement, des émotions assez primaires. Pour cela la couleur comme la musique, encore plus que la forme, peuvent y parvenir. Je parlais de l’image.

Le travail théâtral a-t-il amené une autre ou nouvelle dimension à votre écriture ?
Bien évidemment, le travail théâtral est une nouvelle dimension. C’est la troisième dimension d’un texte ou, si le texte est déjà une troisième dimension pour les amoureux du mot, alors le théâtre en est la quatrième.

( Dit d’ailleurs in Le Tanneur(s) n° 10 décembre 2003)


Theâtre du Tilleul / 

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